Dans ma carrière de colocataire, j’ai eu plusieurs fois la chance de croiser des voisins férus de travaux manuels qui passent le plus clair de leur temps à magnifier leur intérieur, voire leur extérieur. Ils semblent en tirer “un-je-ne-sais-quoi” - peut-être une satisfaction personnelle ?
En tout cas, les grands travaux qu’ils accomplissent sans relâche tout au long du week-end, sont signe de cette capacité de bâtisseur à l’instar des compagnons ou des termites ou de quiconque déteste le sourire de Michel Drucker à la télé.
Les voisins en question se manifestent concrètement sous la forme de nuisances à l’endroit du voisinage, donc de vous et moi qui n’avons rien fait. Comme une vibration de perceuse sur la paisible jouissance de nos foyers, lueurs de notre retraite intimiste.
Des voisins marteaux, pris dans la vrille de leurs mèches à béton, voyons comment sont ces gens ?
Samedi, heure décente, c’est à dire autour de 14h30. Alors que je me délecte de ma torpeur sabbatique, mon attention déclinante est perturbée par une série de bruits suspects à hauteur du conduit d’aération qui débouche sur la hotte aspirante Arthur Martin, dans la cuisine.
Je regarde ce qui se passe. Tout s’arrête.
Je repars sur le canapé, me chauffer à blanc le bras droit en reprenant librement mes occupations.
Gros bruit de sable et autres éboulements de terrain dans le conduit d’aération. Ce dernier exerce sur moi une sorte de charme mimétique, puisque nous sommes tous deux en alu total.
Hum… Ce n’est pas bien normal tout ça.
Je décide de partir en expédition dans les étages supérieurs.
Et d’ailleurs, ça tombe bien, car je n’ai pas encore eu l’occasion de m’excuser auprès des voisins du deuxième au sujet de la dernière soirée à la maison, un genre de fête bricolé à la dernière minute. Compte tenu de l’omission notable d’un feuillet libre dans les parties communes, ils n’ont disposé d’aucune information les incitant à se réapprovisionner en bouchons d’oreilles ou à se faire la malle.
Ils ont cependant profité pleinement du vacarme musical qui s’est joué jusqu’à 3h du matin, alors qu’on devine aisément à ses joues rouges et gonflées que leur enfant en bas âge fait ses dents. Du moins c’est ce que j’ai compris quand j’ai ouvert la porte sur le voisin avec son bébé dans les bras, qui descendaient tous les deux exprès pour me donner l’heure.
Deuxième étage droite. Je frappe doucement, on ne sait jamais, ça pourrait titiller les gencives d’un enfant endormi.
- Bonjour, excusez-moi de vous déranger…
- Oh entrez donc ! - me rétorque la voisine, toujours aussi charmante.
- Je passais vous demander si vous étiez en train de faire des travaux et de ramoner dans les conduits de cheminée
- Non pas du tout, je passais l’aspirateur
(visiblement, elle faisait plusieurs choses en même temps, comme en témoignent les lamelles d’oignon sur la planche à découper)
Mais ça doit être Monsieur Iks, il est passé me voir l’autre jour pour que je lui montre ce mur avec les cheminées.
- Ah oui, moi aussi en effet, il est passé me voir pour ça. Je vais monter alors.
Hum, dis-je en m’éclaircissant la gorge, je suis désolée pour le bruit de la dernière fois… Est-ce que ça a été, une fois que vous êtes passé ?
- Moi je n’étais pas là, mais mon compagnon m’a dit que vous aviez baissé la musique tout de suite, donc aucun souci.
- Très bien. N’hésitez pas à revenir me voir si jamais…
- Pas de problème, au revoir
Hum … “merci, au revoir”
Vraiment très sympathiques ces voisins, ça me change des précédents qui avaient pourtant 10 ans de moins.
Bon ici, c’est chou blanc, mais ça me conforte dans l’idée de monter au 6ème.
Je prends de la hauteur et je m’ébahis devant la vue sur la cour en plongée. James Stewart refuse de continuer.
Cinquième étage, tout est calme. C’est donc bien au sixième pour ça se passe.
Je frappe. M. Iks m’ouvre la porte en tenue du dimanche (pour rappel, c’est demain vivement dimanche) : T-shirt Jacob Delafon, pantalon à pince et mocassins éculés, saupoudré de la tête aux pieds d’une épaisse poussière blanchâtre.

- Bonjour, je crois que j’ai des choses qui tombent dans mon conduit de cuisine.
- Oui, me répondit-il avec un sourire jusqu’au oreilles, vous savez, je suis en train de retirer des bouts de murs, de carreaux en faïence à l’intérieur du conduit. Des matériaux qui datent de la construction de l’immeuble, c’est fou ce qu’on peut trouver là-dedans. (je raccourcis, il me fait une sorte d’historique de toutes les strates du conduit de cheminée)
- OK, bon… Vous pensez en avoir pour longtemps ? Est-ce que vous pouvez me prévenir quand vous avez terminé pour que je sache quand je peux utiliser ma hotte ?
- Oui, pas de problème, je descends chez vous tout à l’heure pour tout nettoyer, une fois que j’en aurais terminé ici.
- Non non, prévenez-moi juste quand vous avez fini, ne vous inquiétez pas, je me débrouillerai.
Je pense pour moi-même :
“Manquerait plus qu’il s’immisce chez moi pour me ramoner le conduit celui-là… Je m’en sortirais très bien toute seule. ”
En tout bien tout honneur, parce que c’est évidement que ce sont les vraies cheminées qui mettent cet homme en transe. Mais tout de même, je le soupçonne de se faire une joie de savoir que nos conduits communiquent. Evidemment, je ne lui demande pas confirmation, je garde cette impression paranoïde pour moi.
Je vaque à mes occupations extérieures, en espérant qu’il passe à ce moment-là et rebrousse escalier devant ma porte close.
Je reviens de mes vaqueries, plus aucun bruit dans la maison. Je vaque, je vaque et tandis que je suis en pleine conversation téléphonique avec Lady Bird, aka Madame Tulle, coup de sonnette bref et décidé. Je reconnais son style.
J’ouvre la porte. “Je te rappelle, c’est mon voisin. Rebonj…”
Pas le temps de finir ma syllabe, il est déjà entré dans la cuisine équipé de son gros aspirateur en plastique gris des années 70, d’un escabeau 4 marches tout moucheté et d’un sourire masochiste, comme celui d’un Stakhanoviste épanoui par la beauté du travail en bâtiment.
Le type me laisse sans voix. Il est déjà grimpé sur son escabeau à peine dégainé.
Ses avants-bras courts et noueux empoignent fermement son aspirateur qu’il actionne ni une ni deux. Il promène son tuyau avec ferveur au-dessus de mon réfrigérateur, direction le conduit d’aération, comme s’il avait fait le ménage chez moi toute sa vie.
Il sent un mélange de transpiration et de poussière, un genre d’odeur qui n’a encore jamais passé le seuil de chez moi.
Je reste dans le couloir, à un mètre de la porte de la cuisine.
Je ne sais pas ce que je dois faire.
C’est assez bizarre : je n’ai pas trop envie de m’approcher mais en même temps, je n’ai pas envie de le laisser tout seul. Comme si je voulais signaler que la situation n’est pas naturelle ni quotidienne, en le gardant sous la coupe de mon regard.
Et comme je ne veux pas passer pour une inspectrice des travaux finis, je me retrouve dans la situation d’une voyeuse, dans ma propre cuisine…
Quelle verve électroménagère !
Un coup d’aspirateur sur le bord de l’orifice au niveau du plafond et hop, son tuyau avale une espèce de vieux torchon tout dégueu, ce qui a pour conséquence de décrocher tout le tuyau flexible non sans laisser tomber des avalanches de rocailles et de cendres à la limite d’un remake Pompéi août 79.
Imperturbable, il éteint son aspirateur. Il descend de son escabeau et il m’annonce aspirateur tendu en direction du local poubelle, qu’il va devoir le vider. Je lui propose un sac pour éviter qu’il laisse des traces jusqu’au rez-de-chaussée.
Cinq minutes plus tard, il remonte et fait une tentative d’aspiration. Caramba, le tuyau est toujours obstrué : le chiffon n’était pas arrivé jusqu’au sac. Je lui propose mon aide alors qu’il est en train d’essayer de démonter son tuyau d’aspirateur avec une des clés de son trousseau bien garni. Il me répond à peine, il est à bloc, rien ne le distrait de son ouvrage.
Il décoince le machin, et hop repart en circonvolutions au-dessus de mon frigo. Il aspire tout ce qui bouge.
Une fois son forfait accompli, son zèle naturel lui suggère l’idée de déplacer mon frigo.
“Je ne voudrais pas que vous pensiez que j’ai fait les choses à moitié”, me dit-il dans une froideur joviale, tout en fixant le conduit de la hotte bien mieux qu’il n’était auparavant.
Il est gonflé, quand même. Je ne montre pas à tout le monde ce qu’il y a derrière mon frigo. Mais il est honnête que je précise que je me fiche éperdument qu’on démasque la ménagère approximative que je suis, hein, je n’ai pas que ça à foutre.
Il déplace mon réfrigérateur, qui est une vraie armoire à glace, et reprend méthodiquement son aspiration sur la strate de crasse qui gisait là, bien avant les saloperies de mon voisin.
- Bon, je vous laisse votre frigo comme ça, si vous voulez terminer de nettoyer ? Je repasse dans 5 minutes pour vous le remettre en place ?
Je me sens quand même obligée de dire oui, parce que sinon, j’ai vraiment l’air d’une souillon négligente qui ne profite pas l’occasion pour tout tirer au propre.
- Oui, oui, merci. Mais je remettrai le frigo toute seule, c’est gentil.
- Je redescends vous le remettre ?
Mince, il faut négocier quelque chose… Il veut s’assurer que le job est bien terminé.
- Bon je vais essayer toute seule. Et si jamais je n’y arrive pas, je monte vous chercher.
Ouf, il est d’accord.
Hum, qu’est-ce qu’on fait maintenant pour détendre l’atmosphère ? Dans l’état dans lequel il est, je me vois mal lui proposer un verre. Pas du tout le dress code du mec qui boit des coups dans un salon, quel qu’il soit.
Sujet de conversation tout trouvé : sa vie, son oeuvre.
- Well, ça fait longtemps que vous faites des travaux ?
- Oh, ça fait 20 ans. J’ai un manoir dans les Yvelines.
Je m’y attendais pas à celle-là.
- Mais ici, ça fait 5 ans seulement. J’ai fait un duplex entre le cinquième et le sixième.
Oui, ça, je le savais déjà.
- Je veux faire du standing, je fais tout moi-même, je ne prends que des matériaux de qualité. Au niveau de votre salon, j’ai percé un escalier dans la prolongation de la ferme centrale de la charpente et il y a deux ans, j’ai acheté les combles. J’ai tout cassé, et réhaussé le plancher des combles pour en faire une mezzanine d’un côté, appuyée sur le mur porteur, de l’autre, suspendue au-dessus de l’escalier [du duplex, N.d.A.]. Comme ça, ça fait un très beau volume, j’ai une hauteur sous plafond de 8 mètres depuis le cinquième. On dirait une cathédrale.
Outch, ça, je n’en savais rien. Je ne pensais pas qu’il était malade à ce point.
Je ravale mon air médusé et je tente de le considérer comme une personne normale.
- Vous êtes architecte ?
- Ah non pas du tout. Quoique, j’aurais pu à une certaine époque. Architecte ou entrepreneur. Mais non, je suis responsable d’une société d’informatique. C’est juste mon hobby.
hum… très bien.
- Bon bonne soirée et bon courage. Encore merci.
- Pas de quoi, bonne soirée.
Il ne dit presque jamais ni bonjour ni au revoir. Sauf quand je suis la première à lui dire dans l’escalier et que l’on a pas d’autres choses à se dire.
Suite à son passage, j’ai passé un coup de serpillère puis j’ai remis le frigo tranquillement et une casserole d’eau à chauffer.
Mais je me demande à quoi elle ressemble, cette cathédrale.