A kawaï girl in London

31 décembre 2006

Voici l’histoire d’une fille trop Kawaï qui érige la conscience professionnelle en incarnation, ce qui parfois attire les casse-pieds.
Son histoire renvoie aussi à un lieu commun qui suppose qu’on associe le Japon - ou du moins la mentalité japonaise - avec la contrition.
Une espèce unique d’engagement moral qui s’accompagne d’un acte, et qui imbrique de manière spectaculaire le concept et sa matérialisation, aussi fort que des grains de riz sont agglomérés autour d’un sashimi.

Une jeune fille prise en flag de faute professionnelle, voyons comment est cette personne ?

Un soir, nous étions à nous (mor)fondre, à coup de doubles single malt et de pintes de Guinness, dans quelque pub irlandais du coeur de Londres, Mi-K et moi.
Dopés par nos breuvages, nous décidâmes d’errer dans les rues en quête d’un genre de gig qui nous mêlerait aux autochtones aussi sûrement que le feraient Dupont et Dupond.

Nos oreilles de sioux nous guident jusqu’à une sorte de pub immense sur 3 niveaux. Les videurs de l’entrée nous toisent comme si nous avions des intentions terroristes.

Tel Joe Cooker, mais dans un grain de voix moins langoureux, l’un d’eux lâche à Mi-K : “Take off your hat, no hat in there.”

Mi-K, bon joueur, s’exécute.

On arrive à l’étage festif. La vestiairiste ci-présente nous prend nos affaires de touristes en échange d’un ticket par article, à l’exception du chapeau, qu’elle pose en pôle position sur un porte-manteau bien en évidence, à sa droite.

kawai girl

Il y a un monde de dingue dans le gig, plein à craquer de filles qui se trémoussent en s’effleurant les lèvres, ce qui affecte le niveau de mousse dans les pintes des types alentours.

On stage, tout un tas de reprises. Puis, roulement, une sorte de jeune éphèbe monte sur scène. Ah, c’est sa première fois, c’est émouvant. Il est un peu timide, très raide. Il a une tendance centripète vers le grand maître de la cérémonie pour trouver un peu de confiance et de conviction dans son cri du piment de chili rouge et relevé.

On finit notre pinte, on s’arrache.

Au vestiaire, on tend nos tickets et on récupère la plupart de nos affaires.

Mais où est le chapeau ?

Non, il n’y avait pas de ticket.

Oui, on peut en faire la description.

Et la tête de la vestiairiste se décompose. Plus du tout kawaï.

On dirait qu’elle se rappelle à qui elle l’a donné, pensant bien faire.
Elle se met alors à nous demander comment elle peut faire pour arranger tout ça, elle nous propose de l’argent pour rembourser le chapeau. On lui dit que le chapeau coûte 13£. Seulement, elle n’a pas cette somme sur elle.
Mi-K partirait bien sans rien demander de plus, désolé de la désolation sincère de la kawaï girl.

Je lui dis qu’on ne veut pas de son argent, qu’il doit bien y avoir des assurances dans cette boîte et qu’il faut que nous parlions au directeur.

Elle a l’air castastrophé de m’entendre dire des choses pareilles, elle a vraiment peur de ce qui peut se passer avec la direction.
“This is all my fault”, répète-t-elle en boucle, en précisant qu’il faut que cela reste entre nous.
Du coup, on échange nos numéros de téléphone et puis on décide de se donner rendez-vous le lendemain à 19h à Leicester Square.

Je n’y crois pas du tout et entre-temps, Mi-K se rachète le même chapeau, un tout petit peu moins beau, mais pour seulement 8£.

Le lendemain, on arrive à 18h50 à Lestersquouère, après s’être entraînés toute la journée à la prononciation.

On attend, on attend, on attend 10 minutes.

Et voici la petite kawaï girl qui apparaît. Mi-K bondit vers elle.
En moins d’une fraction de seconde, elle a ouvert son portefeuille et lui a refilé la caillasse, et toute la caillasse. Contrairement à l’usage, personne ne revoit cette scène au ralenti.
On parle un peu.

Elle vient de Tokyo et nous ? Ah oui, de Paris. Ah oui, super, super.
Merci beaucoup de t’être déplacée, c’est vraiment gentil. Non, non, c’est normal, c’est moi qui ai fait une erreur, c’est parfaitement normal. Bon très bien alors merci, merci, encore.

Et puis on se quitte pour toujours, retournant chacun vers notre notre vaisseau spatial.
Je suis un peu scotchée. Je m’en veux d’avoir douté d’elle.

Quelle Kawaï Girl !

Scène de non réconciliation

12 décembre 2006

On est parfois le témoin discret de scènes auxquelles on n’a pas été convié, à côté de personnes qui vivent leur histoire avec une intensité qui les isole parfaitement de leur contexte.

Parfois, c’est tragique. Souvent, c’est très drôle.

Scènes de post-ménage dans les couloirs du métro, voyons comment sont ces gens ?

Il faut bien le chercher. Se retrouver à la station des Halles un samedi en fin d’après-midi, deux week-ends avant LA fête de Nowel, c’est une juste entrée en matière dans l’hystérie qui anime la collectivité jusqu’à la fin de l’année civile.

Rien de tel pour se sentir en phase avec ses contemporains.

Forcément le métro est bondé. J’attends le suivant en recherchant un endroit tranquille qui m’évitera d’être piétinée par tous les psychopathes en la demeure. Ou l’inverse ?

Je m’installe donc inconfortablement sur un des vrais faux tabourets à double barre qui sont parfaits pour se rappeler que la RATP se casse le cul, mais jamais seule.

Et là, la conversation s’anime sur ma droite. Une créature degingandée, appuyée sur le casse-fesse, fait face à une autre créature moins nonchalente mais tout aussi déterminée dans son style.

soap bubbleElle lui dit :
- Non mais vas-y là, qu’est-ce tu crois que tu vas me parler là, comme ça ?
Il ne répond rien de plus que s’appuyer sur l’autre pied.
- Attends je te promets, tu vas pas venir chez moi, je te fais pas à manger, en plus t’as jamais rien apporté à manger chez moi !
Il bredouille un truc pour essayer d’apporter un argument contraire. Rien à faire.
- Ouais, et puis tout le temps qu’on était ensemble, je te jure, tu m’en as fait baver de toutes les couleurs.
Ah ouais, tu m’en as fait baver de toutes les couleurs.

Et elle s’arrache.

L’autre reste comme un con, soupire un truc, essaie de décoller ses fesses de la double barre, mais on dirait qu’un truc le retient.

C’aurait pu être chouette de baver toutes ces couleurs, comme des bulles de savon.

Mais ça n’avait pas l’air d’être sur la bonne pente.

Taxi Man party

23 décembre 2006

Quand on a envie de s’amuser encore un peu et qu’on est déjà dans un taxi pour rentrer calmement chez soi, eh bien tout peut encore arriver pour peu qu’on en parle à son chauffeur.

Taxis de nuit, voyons comment sont ces gens, …?

Retour de fête, place Maubert, 3h du matin, plein de taxis, mais aucun pour 4. Tant pis, je saute sur le premier venu comme une seule femme, laissant mes compatriotes du XVIIIème arrondissement ranger leur viande dans un autre charriot.

Chemin faisant, on entame le bout de gras avec le Taxi Man. Je ne sais pas comment on amène la conversation sur la consommation d’un dernier splif avant de rentrer.
Peut-être parce que je lui ai parlé d’un de mes lointains souvenirs de taxi marocain. Mais c’est une autre histoire.
Bref, ça tombe bien, le Taxi Man veut faire une pause, tandis qu’on arrive devant chez moi.
Seul hic, il ne peut pas rester en stationnement pendant qu’il roule.

Hé, oui, j’aurais dû m’en douter, c’est tout à fait cohérent pour quelqu’un qui passe son temps en voiture. Trop de risque d’attirer les condés à mauvais essieu.

Du coup, on décide de faire un tour de pâté de maison le temps d’accomplir ce forfait. Je lui paie la course jusqu’à chez moi, il laisse le compteur allumé, et on embarque pour la tournée du quartier.

Arrivés à gare du Nord, le splif est dans la boîte à gant.
Il me propose qu’on aille se boire un verre.
OK. On prend 2 cafés à la Maison blanche. Bizarrement, aucune table ovale dans ce décor.
“Ah bah, oui, mais à cette heure, c’est forcément des doubles”, nous dit le serveur, blasé. OK pour 2 doubles cafés qui valent à peu près le prix d’un double scotch sans glace, en Antarctique.

gare du Nord

En voiture Simone, on repart. J’allume le cône, je vois monter le compteur à 25 € et le mien qui commence aussi sérieusement à douiller sous l’effet de serre.

Après quelques montées sur les multiples dos d’âne de ma rue, on se retrouve de nouveau devant chez moi. Le splif est mort et avant d’agoniser à mon tour, je prends le numéro de téléphone du Taxi Man. On ne sait jamais, au cas où j’ai besoin d’un taxi spécialement ? Je le remercie précipitamment pour cette virée, il me reste très peu d’autonomie de batterie.

Arrivée chez moi, je manque de m’endormir à même le sol. Dans ma fatigue, je fais une espèce de mue de vêtements en tout genre sur le parquet et je termine miraculeusement au bout du couloir, dans un grand lit moelleux.

Je bats mon record mensuel de durée de sommeil. Ca y est, je me détends enfin ! Merci Taxi Man !

L’orthodontiste

26 mai 2007

Rien que le mot fait peur.

Une sonorité en bouche proche de mastodonte - aucun rapport avec un IMC éléphantesque, mais plutôt pour son caractère de mammifère à grandes dents. Je comprends désormais que les parquets de la rue de Solferino doivent coûter cher à l’entretien.

Le cabinet de l’orthodontiste, magasin de porcelainiste pourquoi pas, mais encore de cyber-métal et de fils de fer à vous couper le beurre sur vos langues bien pendues.
Merci au passage à la sécu de rembourser l’intégralité des frais de bouches magnétiques des moins de 12 ans.

Par mimétisme avec ses patients, l’orthodontiste lui aussi connaît ses frayeurs.
Pas facile de traiter avec autant d’adolescentes ou de préadolescents, surtout quand on se rebiffe contre l’idée de souffrir pour être (re)belle.

La première fois que je l’ai rencontré, à l’aune de mes 11 ans et demi, j’ai trouvé l’homme précieux.
Il sentait assez fort le parfum haut de gamme et légèrement masculin. Blouse blanche, poil gris, légèrement dégarni et des lunettes.

L’accessoire lunettes est très important dans la confiance que l’on accorde à un dentiste. Ca permet de contrôler en direct ce qui se passe dans sa propre bouche anesthésiée et tiraillée par des engins écarteurs d’inspiration moyenâgeuse. Et puis ça divertit, parce que ce n’est pas la conversation qui vous maintient éveillée.

Après m’avoir scruté jusqu’à la glotte, il prend un air très grave et déclare à ma mère :
“Madame, … Il va falloir sacrifier du matériel dentaire.”
L’air interloqué de ma génitrice de mère, qui hésite à trouver ça hilarant ou tragique, l’encourage à poursuivre :
“Votre fille a une très petite bouche et des dents assez larges… Le profil est équilibré, on va essayer de le conserver intact. Mais […], il faut arracher 4 prémolaires.”

Alors, pour me laisser un souvenir impérissable de ma mâchoire originelle, il m’a offert un magnifique moulage en plâtre.

mâchoire

S’en sont suivis,
un arrachage de dents 2 à 2,
une fluorisation par électrolyse,
la pose sur mes-grosses-dents-qui-me-restaient de magnifiques bagues argentées qui m’écorchent la muqueuse buccale et me gonflent la babine,
l’adjonction d’élastiques entre les canines supérieures et les grosses molaires inférieures,
et un magnifique arc de fil de fer en travers du palais.

J’étais quand même heureuse, j’échappais au casque de nuit.

Tout ça pour me claquer mon bec d’ado, quel éclat dans le sourire.
Depuis, je n’ai jamais réussi à sourire en montrant les dents. Sauf quand je m’énerve.

Quelques mois s’écoulent… Un jour, épisode banal, je mange une salade de riz au thon dans un train entre Paris et Epinal.
Je tombe sur un truc un peu dur à avaler, mais ça glisse quand même dans le gosier.
Au bout de quelques heures, je tourne ma langue 5 fois dans ma bouche.
Je m’aperçois, mais un peu tard, que je n’ai plus d’arc au milieu du palais.

A la cantonade, j’en parle à ma mère en lui précisant que j’ai pensé avaler une arête dans ma salade de riz.

Panique à bord de la maternelle qui me suggère de vérifier dans mes commissions des jours à venir que la chose est bien passée.
Je suis absolument outrée par cette proposition, d’autant que je ne suis pas chez moi.
J’ai dû être éduquée à ne pas jouer avec mes excréments et surtout, je suis persuadée que si c’est passé d’un côté, ça repassera bien de l’autre.

Passe, passera, la semaine passe.
Pour le reste, mystère et boules de gomme.

Prochain rendez-vous au cabinet de l’orthodontiste.

On lui raconte nos aventures.
Le type blêmit. C’est la première fois que ça lui arrive.
Il n’a pas l’air de bien comprendre qu’on ne soit pas dans le même état que lui.
Il me prescrit illico une radio de l’estomac.
Je suis sûre que ça ne sert à rien, mais l’homme est tellement agité de sueurs froides que j’accepte de le faire, uniquement pour le rassurer lui.

Magnifique radio. Pas l’ombre d’une pièce métallique pour absorber les rayons X.

Peu après, je l’ai mordu sans faire exprès.
Il n’a pas crié.
Il sait être stoïque dans l’effort. Finalement, ça me plaît.

Grâce à lui, j’ai aussi découvert le révélateur de plaque dentaire.
C’est un liquide rouge de la même couleur que la pâte email diamant.
Ca permet surtout de faire un effet rouge à lèvres permanent et à 13 ans, ça déchire :)

Pas boutiquier, mais vendeur quand même 1/2

23 juillet 2007

Pour mes propres courses, je ne suis pas du genre à arpenter les boutiques en long et en large, ni à rester plus d’un quart d’heure en place.

Dans certaines circonstances, je m’attarde. Il y a des magasins qui vous font sentir que vous êtes chez vous.

Des vendeurs pas conventionnels qui font aussi commerce de ce qu’ils sont, voyons comment sont ces gens ?

Par un samedi pluvieux à verse, me voici missionnée de fait pour trouver, non pas un, mais deux cadeaux communs pour les anniversaires respectifs de Mesdames SanG et Talc, mes vieilles copines de 20 ans.
Je dis Mesdames, mais attention, elles ne sont pas plus mariées qu’Arlette Laguiller… et 20 ans, c’est plus un plafond d’âge mental que nous ne manquons pas de partager dès que l’occasion se présente.
Quoi de plus normal dès que l’on se retrouve entre copines ?
Déblatérant nos dernières (més)aventures, sirotant nos sempiternels portos verre sur verre, tirant sur la corde de cigarettes qui nous font toujours rire, … soit, bien moins que nos propres caricatures à peine romancées, que nous ne manquons pas de dresser les unes sur les autres, dans une surenchère d’autodérision exutoire.

Madame Talc étant en attente d’un imminent heureux événement et Madame SanG étant en plein préparatif de fête, il était parfaitement logique que cette mission communautaire m’échoie.

Comme d’habitude dans ce genre de situation, aucun brief. Et comme toujours, il faut y aller en connaissance des goûts de chacune et des projections des multicontributeurs en terme d’objectifs et de budget.

Si j’aime assez bien dépenser sans compter, je ne suis pas une serial acheteuse et je déteste la foule. Je préfère donc les échoppes de quartier. Je me dirige donc vers des spots potables de mon arrondissement.

Après un double échec, je me retrouve perplexe devant la vitrine à bijoux d’un petit magasin de la rue Beaurepaire.

Derrière une table qui fait office de caisse, un dandy parfaitement distrait regarde défiler ses rêves éveillés.

J’ai un peu peur de le sortir de sa délicate transe, mais j’ai du pain sur la planche, et j’ai besoin d’un rémouleur. La vitrine est sous clé.
- Bonjour, je voudrais regarder un collier dans la vitrine.
- Ah… ouh là, je n’y connais rien en bijou moi ! Je ne sais même pas où sont les clés.

Je continue à scruter patiemment la vitrine. Je me dis que s’il retrouve les clés pour m’ouvrir à tous ces trésors, il va en avoir pour son temps et mon argent. Enfin le nôtre. Bref.
Deux ou trois minutes plus tard, il a terminé de la fouille au corps du Père Fouras, sans gâcher aucun moignon dans la gueule d’un tigre.

oeil de tigre

Il réussit donc à ouvrir la vitrine avec une seule main.

J’en fais tomber mon bonnet et mon écharpe tout mouillés, qu’il s’empresse de ramasser malgré ma mise en garde de ne pas y toucher !

- C’est trempé !

Trop tard, il a déjà les mains qui ruissellent. Je le débarrasse de mes oripeaux moites. (ou l’inverse)
Je prends un genre de chaîne avec des gros cercles multicolores. Je suis persuadée que c’est un collier. Malgré son manque de connaissance en joaillerie, “le vendeur” me dit que non, c’est une ceinture. Oui en effet, ça ne tient pas bien autour du cou.

Je fais plein d’essais autour de mes hanches, par dessus mon jean. Je me regarde dans la glace. Je me tourne, je tourne la ceinture. Je trouve ça chouette, mais je ne suis pas convaincue.
Lui non plus, qui regarde la scène, de loin. Finalement, je lui demande d’essayer un collier, puis un autre, puis un bracelet, puis un autre…

Puis je me décide.

Il me dit qu’en effet, ça, c’est un beau bijou, en “je ne sais pas le nom de la pierre”, mais un modèle unique de créateur.

Très bien, j’achète !

Son pote arrive. On continue la discute en parlant des tentes, des enfants de Don Quichotte, des éléctions qui arrivent, non sans distribuer quelques égratignures au futur Calife.

La patronne arrive, c’est de l’oeil de tigre, ah bin oui ! Magnifique collier. Je vois mieux le rapport avec le père Fouras.
Je me dis qu’ils sont tous très sympas, mais que j’ai encore de la route à faire. Je file en direction de la librairie “les mots bleus”, pour la suite des opérations…

Le voisin bricoleur

24 décembre 2007

Dans ma carrière de colocataire, j’ai eu plusieurs fois la chance de croiser des voisins férus de travaux manuels qui passent le plus clair de leur temps à magnifier leur intérieur, voire leur extérieur. Ils semblent en tirer “un-je-ne-sais-quoi” - peut-être une satisfaction personnelle ?
En tout cas, les grands travaux qu’ils accomplissent sans relâche tout au long du week-end, sont signe de cette capacité de bâtisseur à l’instar des compagnons ou des termites ou de quiconque déteste le sourire de Michel Drucker à la télé.
Les voisins en question se manifestent concrètement sous la forme de nuisances à l’endroit du voisinage, donc de vous et moi qui n’avons rien fait. Comme une vibration de perceuse sur la paisible jouissance de nos foyers, lueurs de notre retraite intimiste.
Des voisins marteaux, pris dans la vrille de leurs mèches à béton, voyons comment sont ces gens ?

Samedi, heure décente, c’est à dire autour de 14h30. Alors que je me délecte de ma torpeur sabbatique, mon attention déclinante est perturbée par une série de bruits suspects à hauteur du conduit d’aération qui débouche sur la hotte aspirante Arthur Martin, dans la cuisine.

Je regarde ce qui se passe. Tout s’arrête.

Je repars sur le canapé, me chauffer à blanc le bras droit en reprenant librement mes occupations.
Gros bruit de sable et autres éboulements de terrain dans le conduit d’aération. Ce dernier exerce sur moi une sorte de charme mimétique, puisque nous sommes tous deux en alu total.

Hum… Ce n’est pas bien normal tout ça.

Je décide de partir en expédition dans les étages supérieurs.

vertigo.jpg

Et d’ailleurs, ça tombe bien, car je n’ai pas encore eu l’occasion de m’excuser auprès des voisins du deuxième au sujet de la dernière soirée à la maison, un genre de fête bricolé à la dernière minute. Compte tenu de l’omission notable d’un feuillet libre dans les parties communes, ils n’ont disposé d’aucune information les incitant à se réapprovisionner en bouchons d’oreilles ou à se faire la malle.
Ils ont cependant profité pleinement du vacarme musical qui s’est joué jusqu’à 3h du matin, alors qu’on devine aisément à ses joues rouges et gonflées que leur enfant en bas âge fait ses dents. Du moins c’est ce que j’ai compris quand j’ai ouvert la porte sur le voisin avec son bébé dans les bras, qui descendaient tous les deux exprès pour me donner l’heure.

gencives.jpg

Deuxième étage droite. Je frappe doucement, on ne sait jamais, ça pourrait titiller les gencives d’un enfant endormi.

- Bonjour, excusez-moi de vous déranger…
- Oh entrez donc ! - me rétorque la voisine, toujours aussi charmante.
- Je passais vous demander si vous étiez en train de faire des travaux et de ramoner dans les conduits de cheminée
- Non pas du tout, je passais l’aspirateur
(visiblement, elle faisait plusieurs choses en même temps, comme en témoignent les lamelles d’oignon sur la planche à découper)
Mais ça doit être Monsieur Iks, il est passé me voir l’autre jour pour que je lui montre ce mur avec les cheminées.
- Ah oui, moi aussi en effet, il est passé me voir pour ça. Je vais monter alors.
Hum, dis-je en m’éclaircissant la gorge, je suis désolée pour le bruit de la dernière fois… Est-ce que ça a été, une fois que vous êtes passé ?
- Moi je n’étais pas là, mais mon compagnon m’a dit que vous aviez baissé la musique tout de suite, donc aucun souci.
- Très bien. N’hésitez pas à revenir me voir si jamais…
- Pas de problème, au revoir
Hum … “merci, au revoir”
Vraiment très sympathiques ces voisins, ça me change des précédents qui avaient pourtant 10 ans de moins.

Bon ici, c’est chou blanc, mais ça me conforte dans l’idée de monter au 6ème.
Je prends de la hauteur et je m’ébahis devant la vue sur la cour en plongée. James Stewart refuse de continuer.
Cinquième étage, tout est calme. C’est donc bien au sixième pour ça se passe.

Je frappe. M. Iks m’ouvre la porte en tenue du dimanche (pour rappel, c’est demain vivement dimanche) : T-shirt Jacob Delafon, pantalon à pince et mocassins éculés, saupoudré de la tête aux pieds d’une épaisse poussière blanchâtre.

avalanche.jpg

- Bonjour, je crois que j’ai des choses qui tombent dans mon conduit de cuisine.
- Oui, me répondit-il avec un sourire jusqu’au oreilles, vous savez, je suis en train de retirer des bouts de murs, de carreaux en faïence à l’intérieur du conduit. Des matériaux qui datent de la construction de l’immeuble, c’est fou ce qu’on peut trouver là-dedans. (je raccourcis, il me fait une sorte d’historique de toutes les strates du conduit de cheminée)
- OK, bon… Vous pensez en avoir pour longtemps ? Est-ce que vous pouvez me prévenir quand vous avez terminé pour que je sache quand je peux utiliser ma hotte ?
- Oui, pas de problème, je descends chez vous tout à l’heure pour tout nettoyer, une fois que j’en aurais terminé ici.
- Non non, prévenez-moi juste quand vous avez fini, ne vous inquiétez pas, je me débrouillerai.

Je pense pour moi-même :
“Manquerait plus qu’il s’immisce chez moi pour me ramoner le conduit celui-là… Je m’en sortirais très bien toute seule. ”
En tout bien tout honneur, parce que c’est évidement que ce sont les vraies cheminées qui mettent cet homme en transe. Mais tout de même, je le soupçonne de se faire une joie de savoir que nos conduits communiquent. Evidemment, je ne lui demande pas confirmation, je garde cette impression paranoïde pour moi.

cheminee.jpg

Je vaque à mes occupations extérieures, en espérant qu’il passe à ce moment-là et rebrousse escalier devant ma porte close.

Je reviens de mes vaqueries, plus aucun bruit dans la maison. Je vaque, je vaque et tandis que je suis en pleine conversation téléphonique avec Lady Bird, aka Madame Tulle, coup de sonnette bref et décidé. Je reconnais son style.
J’ouvre la porte. “Je te rappelle, c’est mon voisin. Rebonj…”

Pas le temps de finir ma syllabe, il est déjà entré dans la cuisine équipé de son gros aspirateur en plastique gris des années 70, d’un escabeau 4 marches tout moucheté et d’un sourire masochiste, comme celui d’un Stakhanoviste épanoui par la beauté du travail en bâtiment.

Le type me laisse sans voix. Il est déjà grimpé sur son escabeau à peine dégainé.
Ses avants-bras courts et noueux empoignent fermement son aspirateur qu’il actionne ni une ni deux. Il promène son tuyau avec ferveur au-dessus de mon réfrigérateur, direction le conduit d’aération, comme s’il avait fait le ménage chez moi toute sa vie.

Il sent un mélange de transpiration et de poussière, un genre d’odeur qui n’a encore jamais passé le seuil de chez moi.
Je reste dans le couloir, à un mètre de la porte de la cuisine.

Je ne sais pas ce que je dois faire.
C’est assez bizarre : je n’ai pas trop envie de m’approcher mais en même temps, je n’ai pas envie de le laisser tout seul. Comme si je voulais signaler que la situation n’est pas naturelle ni quotidienne, en le gardant sous la coupe de mon regard.
Et comme je ne veux pas passer pour une inspectrice des travaux finis, je me retrouve dans la situation d’une voyeuse, dans ma propre cuisine…

Quelle verve électroménagère !
Un coup d’aspirateur sur le bord de l’orifice au niveau du plafond et hop, son tuyau avale une espèce de vieux torchon tout dégueu, ce qui a pour conséquence de décrocher tout le tuyau flexible non sans laisser tomber des avalanches de rocailles et de cendres à la limite d’un remake Pompéi août 79.

Imperturbable, il éteint son aspirateur. Il descend de son escabeau et il m’annonce aspirateur tendu en direction du local poubelle, qu’il va devoir le vider. Je lui propose un sac pour éviter qu’il laisse des traces jusqu’au rez-de-chaussée.

Cinq minutes plus tard, il remonte et fait une tentative d’aspiration. Caramba, le tuyau est toujours obstrué : le chiffon n’était pas arrivé jusqu’au sac. Je lui propose mon aide alors qu’il est en train d’essayer de démonter son tuyau d’aspirateur avec une des clés de son trousseau bien garni. Il me répond à peine, il est à bloc, rien ne le distrait de son ouvrage.

Il décoince le machin, et hop repart en circonvolutions au-dessus de mon frigo. Il aspire tout ce qui bouge.
Une fois son forfait accompli, son zèle naturel lui suggère l’idée de déplacer mon frigo.
“Je ne voudrais pas que vous pensiez que j’ai fait les choses à moitié”, me dit-il dans une froideur joviale, tout en fixant le conduit de la hotte bien mieux qu’il n’était auparavant.
Il est gonflé, quand même. Je ne montre pas à tout le monde ce qu’il y a derrière mon frigo. Mais il est honnête que je précise que je me fiche éperdument qu’on démasque la ménagère approximative que je suis, hein, je n’ai pas que ça à foutre.
Il déplace mon réfrigérateur, qui est une vraie armoire à glace, et reprend méthodiquement son aspiration sur la strate de crasse qui gisait là, bien avant les saloperies de mon voisin.
- Bon, je vous laisse votre frigo comme ça, si vous voulez terminer de nettoyer ? Je repasse dans 5 minutes pour vous le remettre en place ?
Je me sens quand même obligée de dire oui, parce que sinon, j’ai vraiment l’air d’une souillon négligente qui ne profite pas l’occasion pour tout tirer au propre.
- Oui, oui, merci. Mais je remettrai le frigo toute seule, c’est gentil.
- Je redescends vous le remettre ?
Mince, il faut négocier quelque chose… Il veut s’assurer que le job est bien terminé.
- Bon je vais essayer toute seule. Et si jamais je n’y arrive pas, je monte vous chercher.
Ouf, il est d’accord.

Hum, qu’est-ce qu’on fait maintenant pour détendre l’atmosphère ? Dans l’état dans lequel il est, je me vois mal lui proposer un verre. Pas du tout le dress code du mec qui boit des coups dans un salon, quel qu’il soit.

catherale

Sujet de conversation tout trouvé : sa vie, son oeuvre.

- Well, ça fait longtemps que vous faites des travaux ?
- Oh, ça fait 20 ans. J’ai un manoir dans les Yvelines.
Je m’y attendais pas à celle-là.
- Mais ici, ça fait 5 ans seulement. J’ai fait un duplex entre le cinquième et le sixième.
Oui, ça, je le savais déjà.
- Je veux faire du standing, je fais tout moi-même, je ne prends que des matériaux de qualité. Au niveau de votre salon, j’ai percé un escalier dans la prolongation de la ferme centrale de la charpente et il y a deux ans, j’ai acheté les combles. J’ai tout cassé, et réhaussé le plancher des combles pour en faire une mezzanine d’un côté, appuyée sur le mur porteur, de l’autre, suspendue au-dessus de l’escalier [du duplex, N.d.A.]. Comme ça, ça fait un très beau volume, j’ai une hauteur sous plafond de 8 mètres depuis le cinquième. On dirait une cathédrale.
Outch, ça, je n’en savais rien. Je ne pensais pas qu’il était malade à ce point.

Je ravale mon air médusé et je tente de le considérer comme une personne normale.

- Vous êtes architecte ?
- Ah non pas du tout. Quoique, j’aurais pu à une certaine époque. Architecte ou entrepreneur. Mais non, je suis responsable d’une société d’informatique. C’est juste mon hobby.
hum… très bien.
- Bon bonne soirée et bon courage. Encore merci.
- Pas de quoi, bonne soirée.

Il ne dit presque jamais ni bonjour ni au revoir. Sauf quand je suis la première à lui dire dans l’escalier et que l’on a pas d’autres choses à se dire.

Suite à son passage, j’ai passé un coup de serpillère puis j’ai remis le frigo tranquillement et une casserole d’eau à chauffer.
Mais je me demande à quoi elle ressemble, cette cathédrale.