L’orthodontiste

Rien que le mot fait peur.

Une sonorité en bouche proche de mastodonte - aucun rapport avec un IMC éléphantesque, mais plutôt pour son caractère de mammifère à grandes dents. Je comprends désormais que les parquets de la rue de Solferino doivent coûter cher à l’entretien.

Le cabinet de l’orthodontiste, magasin de porcelainiste pourquoi pas, mais encore de cyber-métal et de fils de fer à vous couper le beurre sur vos langues bien pendues.
Merci au passage à la sécu de rembourser l’intégralité des frais de bouches magnétiques des moins de 12 ans.

Par mimétisme avec ses patients, l’orthodontiste lui aussi connaît ses frayeurs.
Pas facile de traiter avec autant d’adolescentes ou de préadolescents, surtout quand on se rebiffe contre l’idée de souffrir pour être (re)belle.

La première fois que je l’ai rencontré, à l’aune de mes 11 ans et demi, j’ai trouvé l’homme précieux.
Il sentait assez fort le parfum haut de gamme et légèrement masculin. Blouse blanche, poil gris, légèrement dégarni et des lunettes.

L’accessoire lunettes est très important dans la confiance que l’on accorde à un dentiste. Ca permet de contrôler en direct ce qui se passe dans sa propre bouche anesthésiée et tiraillée par des engins écarteurs d’inspiration moyenâgeuse. Et puis ça divertit, parce que ce n’est pas la conversation qui vous maintient éveillée.

Après m’avoir scruté jusqu’à la glotte, il prend un air très grave et déclare à ma mère :
“Madame, … Il va falloir sacrifier du matériel dentaire.”
L’air interloqué de ma génitrice de mère, qui hésite à trouver ça hilarant ou tragique, l’encourage à poursuivre :
“Votre fille a une très petite bouche et des dents assez larges… Le profil est équilibré, on va essayer de le conserver intact. Mais […], il faut arracher 4 prémolaires.”

Alors, pour me laisser un souvenir impérissable de ma mâchoire originelle, il m’a offert un magnifique moulage en plâtre.

mâchoire

S’en sont suivis,
un arrachage de dents 2 à 2,
une fluorisation par électrolyse,
la pose sur mes-grosses-dents-qui-me-restaient de magnifiques bagues argentées qui m’écorchent la muqueuse buccale et me gonflent la babine,
l’adjonction d’élastiques entre les canines supérieures et les grosses molaires inférieures,
et un magnifique arc de fil de fer en travers du palais.

J’étais quand même heureuse, j’échappais au casque de nuit.

Tout ça pour me claquer mon bec d’ado, quel éclat dans le sourire.
Depuis, je n’ai jamais réussi à sourire en montrant les dents. Sauf quand je m’énerve.

Quelques mois s’écoulent… Un jour, épisode banal, je mange une salade de riz au thon dans un train entre Paris et Epinal.
Je tombe sur un truc un peu dur à avaler, mais ça glisse quand même dans le gosier.
Au bout de quelques heures, je tourne ma langue 5 fois dans ma bouche.
Je m’aperçois, mais un peu tard, que je n’ai plus d’arc au milieu du palais.

A la cantonade, j’en parle à ma mère en lui précisant que j’ai pensé avaler une arête dans ma salade de riz.

Panique à bord de la maternelle qui me suggère de vérifier dans mes commissions des jours à venir que la chose est bien passée.
Je suis absolument outrée par cette proposition, d’autant que je ne suis pas chez moi.
J’ai dû être éduquée à ne pas jouer avec mes excréments et surtout, je suis persuadée que si c’est passé d’un côté, ça repassera bien de l’autre.

Passe, passera, la semaine passe.
Pour le reste, mystère et boules de gomme.

Prochain rendez-vous au cabinet de l’orthodontiste.

On lui raconte nos aventures.
Le type blêmit. C’est la première fois que ça lui arrive.
Il n’a pas l’air de bien comprendre qu’on ne soit pas dans le même état que lui.
Il me prescrit illico une radio de l’estomac.
Je suis sûre que ça ne sert à rien, mais l’homme est tellement agité de sueurs froides que j’accepte de le faire, uniquement pour le rassurer lui.

Magnifique radio. Pas l’ombre d’une pièce métallique pour absorber les rayons X.

Peu après, je l’ai mordu sans faire exprès.
Il n’a pas crié.
Il sait être stoïque dans l’effort. Finalement, ça me plaît.

Grâce à lui, j’ai aussi découvert le révélateur de plaque dentaire.
C’est un liquide rouge de la même couleur que la pâte email diamant.
Ca permet surtout de faire un effet rouge à lèvres permanent et à 13 ans, ça déchire :)

Une réponse à “L’orthodontiste”

  1. samys a écrit :

    Alors la franchement, ça se lit comme du petit lait. Simplicité, humour dosé à merveille, c’est frais…merci à toi

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